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Actu Prépa · Aug 6, 2026

La dédollarisation : le rêve des BRICS de sortir de l’ombre du dollar peut-il devenir réalité ?

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L’analyse géopolitique de la semaine - N°2

Le 5 juin 2026, à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine a lâché un chiffre destiné à marquer les esprits : les échanges commerciaux mutuels entre les pays du bloc BRICS+ dépassent désormais les 1 000 milliards de dollars. Un mois plus tôt, la Chine et l’Indonésie avaient discrètement inauguré un système de paiement transfrontalier fonctionnant sans dollar, basé sur une technologie de QR code interopérable — plus de 1,6 million de transactions y ont déjà transité. Le dollar n’est donc plus seulement contesté dans les discours des chancelleries : il commence, dans des usages très concrets, à être contourné. Mais entre l’accumulation de gestes symboliques et une véritable rupture de l’ordre monétaire mondial, il y a un monde — et c’est précisément l’écart que cette fiche se propose d’explorer.


Un cap symbolique franchi, mais un objectif institutionnel resté modeste

Le chiffre avancé par le président russe mérite d’être immédiatement recontextualisé par ce que documentent les textes officiels du bloc lui-même. Une analyse publiée par le BRICS Council le montre bien : loin d’annoncer une rupture nette avec l’architecture monétaire existante, les documents stratégiques de l’organisation privilégient un vocabulaire nettement plus prudent, celui d’une augmentation progressive de l’usage des monnaies nationales dans le commerce mutuel. La Nouvelle Banque de développement des BRICS, principal instrument institutionnel censé porter cette ambition, ne vise qu’à faire passer à 30 % la part de ses engagements financiers libellés en monnaies locales d’ici la fin de son cycle stratégique actuel, qui couvre la période 2022-2026. Un objectif volontariste sur le papier, mais qui laisse malgré tout 70 % des opérations de la banque hors de cette logique — la dédollarisation reste, à l’échelle institutionnelle, une tendance minoritaire à l’intérieur même des structures censées l’incarner.


Un système de paiement commun encore loin d’esquisser une monnaie unique

Le projet le plus ambitieux du bloc en la matière, BRICS Pay, illustre la même prudence méthodique. Conçu comme un système de paiement numérique destiné à réduire la dépendance aux circuits occidentaux dominés par le réseau SWIFT, il ne vise pas, selon Le Diplomate, un basculement brutal vers une monnaie commune, mais plutôt l’accélération d’une fragmentation plus lente et plus profonde du système financier mondial. Trois sphères pourraient à terme coexister : une zone toujours dominée par le dollar et les institutions occidentales, une zone sino-centrée organisée autour du yuan, et des espaces hybrides où chaque État arbitrerait au cas par cas entre plusieurs systèmes selon ses intérêts du moment. Le lancement bilatéral sino-indonésien, avec sa technologie de QR code plutôt qu’une véritable monnaie de réserve alternative, s’inscrit exactement dans cette dernière catégorie : un arrangement pragmatique et localisé, pas un pilier d’un ordre monétaire de remplacement.


Des divergences internes qui bornent l’audace collective du bloc

Ce gradualisme méthodique n’est pas seulement une prudence tactique affichée pour rassurer les marchés : il traduit de vraies divergences entre membres du bloc sur l’intensité souhaitable de la manœuvre. Le CADTM rapporte qu’en Afrique du Sud, l’élite financière du pays a ouvertement fait campagne contre une dédollarisation trop rapide dès le sommet de Johannesburg de 2023, et que l’ambassadeur sud-africain à Washington a mis en garde, dans une déclaration ultérieure, contre des initiatives qui « font un pied de nez » aux États-Unis. Plus révélateur encore de la fragilité du consensus interne : la Chine elle-même, pourtant moteur économique incontesté du bloc, aurait sensiblement atténué son discours public sur la dédollarisation, et la Russie plus encore — signe que la crainte de représailles financières occidentales continue de peser lourdement sur l’audace réelle des membres du bloc, bien au-delà de ce que suggèrent leurs déclarations les plus offensives.


Un poids économique spectaculaire qui ne se traduit pas encore en poids monétaire

Dans son discours à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine a lui-même avancé les chiffres les plus frappants de cette bascule économique en cours : entre 2021 et 2025, les BRICS auraient généré près de la moitié de la croissance du PIB mondial — 49 % précisément —, contre seulement 18 % pour le G7. Mesurée en parité de pouvoir d’achat, la part des BRICS dans le PIB mondial atteindrait désormais environ 40 %, contre moins de 29 % pour le G7, un basculement qui, selon cette même intervention, se serait amorcé dès 2020. Or ce basculement économique tangible ne s’est pas encore accompagné d’un basculement monétaire de même ampleur : le poids économique d’un bloc de puissances et le statut international de ses monnaies obéissent à des dynamiques largement disjointes, et rien dans les indicateurs actuels ne suggère que l’un rattrape mécaniquement l’autre à court terme.


Ce qu’en dit la théorie des relations internationales

Benjamin Cohen, dans The Future of Money (2004), offre une clé de lecture directement applicable à ce décalage entre poids économique et poids monétaire : une monnaie internationale ne se décrète jamais par simple volonté politique, elle se construit par l’accumulation lente de la confiance des acteurs économiques privés autant que publics — banques centrales, marchés obligataires, entreprises exportatrices —, ce qui rend toute tentative de rupture brutale à la fois coûteuse et particulièrement lente à porter ses fruits, même pour une économie de la taille de la Chine. Susan Strange, dans States and Markets (1988), complète cette analyse avec son concept de pouvoir structurel : la domination durable du dollar ne repose pas uniquement sur des choix politiques réversibles du jour au lendemain, mais sur une architecture financière mondiale entière — marchés obligataires profonds et liquides, réserves de change des banques centrales, cotation de la quasi-totalité des matières premières stratégiques — patiemment construite autour de lui depuis les accords de Bretton Woods. Défier une telle structure suppose donc bien moins un acte de volonté politique isolé qu’une reconstruction complète, coûteuse et nécessairement progressive de circuits financiers alternatifs crédibles — ce qui explique pourquoi la dédollarisation des BRICS, malgré des annonces ponctuellement spectaculaires, continue d’avancer par accumulation de petits pas plutôt que par rupture frontale assumée.


Problématique clé-en-main : “La multiplication d’accords de paiement bilatéraux hors dollar suffit-elle à ébranler une architecture monétaire internationale construite depuis près de quatre-vingts ans ?”


Sources citées :

  • Forum géopolitica, “Discours de Poutine au Forum économique de Saint-Pétersbourg”, 5 juin 2026 — lien

  • TradingView Actualités, “La dédollarisation des BRICS entre dans une phase concrète dès ce 30 avril”, 25 avril 2026 — lien

  • Le Diplomate, “BRICS Pay : dédollarisation, système financier expliqué”, 6 juin 2026 — lien

  • BRICS Council, “Dédollarisation dans les BRICS : ambition stratégique ou gradualisme pratique ?” — lien

  • CADTM, “Les BRICS et la dé-dollarisation” — lien

Read on actuprepa.substack.com

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