Dans ce nouveau format, je vous propose une veille : ce que j’ai lu, vu, entendu, et qui m’a paru intéressant. Mais comme j’ai du mal à rester concis, j’en profite tout de même pour écrire un billet.
Bonjour les ami.e.s,
Vous avez sûrement entendu parler d’El Niño. Gigantesque va-et-vient affectant masses d’air et températures océaniques, c’est l’un des régulateurs cycliques du climat. Il survient tous les deux à sept ans et le dernier épisode en date a été observé entre 2023 et 2024, poussant les températures globales au-dessus du seuil symbolique de +1,5 °C. En 2026, les climatologues s’attendent à un épisode important : El Niño pourrait amplifier les vagues de chaleur et les sécheresses de l’Océanie à l’Amazonie.
Autour de moi, beaucoup de gens espèrent à mi-voix que cela remettra le climat au centre des politiques mondiales. Pour comprendre pourquoi c’est une hypothèse optimiste, il faut aller lire ou relire le génial Génocides tropicaux de Mike Davis, paru en 2000. L’historien y suit le célèbre voyage de l’ancien président américain Ulysses S. Grant, parti faire un tour du monde en 1877. En Egypte, en Inde, en Chine, l’ancien président ne cesse de croiser la famine. Partout, la terre est « dure, brune et calcinée ». C’est comme s’il suivait les traces d’un « monstre dont l’épouvantable trajectoire de destruction s’étendait du Nil à la mer Jaune ».
Les années 1876-79 sont en effet marquées par des sécheresses d’ampleur biblique, qui se répéteront jusqu’à la fin de l’ère victorienne, et qui provoqueront l’une des plus grandes hécatombes de l’histoire humaine. Les contemporains de Grant se rendirent très vite compte qu’il y avait là une catastrophe planétaire – l’estimation du nombre de morts varie aujourd’hui entre 20 et 50 millions – et l’attribuèrent aux taches solaires. Ce n’est qu’un siècle plus tard, à la fin des années 1960, qu’émergea l’explication que nous tenons encore pour juste : celle d’un épisode particulièrement marqué d’El Niño.
Mais ce que montre Mike Davis, c’est que les famines de 1877 ne furent pas une fatalité tombée du ciel. Les populations de ce qui allait devenir le tiers-monde – Davis en fait un moment fondateur – furent broyées par « l’interaction maléfique » entre El Niño et l’impérialisme européen. Certes, les sécheresses affaiblissaient les cultures, mais les administrateurs coloniaux amplifiaient le phénomène par un mélange de racisme, d’incurie et de dogmatisme aveugle. « Les grandes famines victoriennes ont été les transformateurs et les accélérateurs des mêmes forces socio-économiques qui avaient facilité leur occurrence à l’origine. »
L’analyse faite par Davis a été critiquée, mais elle avait le mérite de montrer avec précision qu’il n’y a jamais de catastrophe purement « naturelle ». Avec cette référence en tête, on peut se demander ce que provoquera un fort El Niño dans le monde de Trump. Quand les grandes puissances sont lancées dans une course à l’accaparement des ressources, quand l’agriculture est déjà affectée par le renchérissement des engrais du fait de la guerre en Iran, on voit bien comment des sécheresses intenses pourraient déstabiliser des pays et en favoriser d’autres. Davis rappelle d’ailleurs que lors d’épisodes El Niño « la production céréalière américaine est le plus souvent en antiphase météorologique avec les […] mauvaises récoltes » ; les Etats-Unis profitant de l’occasion pour vendre leurs surplus au reste du monde… ◇
Le bouquin. Ces derniers jours, j’ai lu le livre de Hettie O’Brien, qui décrit la place prise dans nos vies par le capital-investissement (private equity). La journaliste se focalise sur le fonds Blackstone et ses affaires au Royaume-Uni, aux Etats-Unis ou au Danemark, dans l’immobilier locatif, les maisons de retraite ou encore le traitement de l’eau. Cette forme de financiarisation, dans laquelle des gérants s’efforcent de faire fructifier l’argent qu’on leur confie tout en prélevant des commissions, concentre la richesse et aiguise les contradictions de nos économies. Pour soutenir la hausse des actifs (immobilier, etc), il faut une certaine dose de créativité… et de perversité. D’une part, il faut tout financiariser, de la vieillesse à l’eau potable. De l’autre, il faut rendre le monde schizophrène : ceux qui se voient chassés des centres-villes par la montée des loyers causée par l’appétit des gérants ont leurs retraites placés dans ces fonds. Le livre de O’Brien vient appuyer les travaux de Brett Christophers, de Benjamin Braun, et de beaucoup d’autres, et nous donne, en France, des raisons de lutter contre la retraite par capitalisation ◇
◇ Thérapie de choc. En 2025, Benjamin Braun et Daniela Gabor proposaient une typologie des « régimes macrofinanciers » de la transition, à partir de deux critères : l’ampleur des dépenses publiques dans l’écologie et le degré de discipline imposé au capital. La Chine était l’exemple du « big green state » (fortes dépenses, forte discipline), tandis que les Etats-Unis de Biden illustraient l’Etat « dérisqueur » (fortes dépenses, faible discipline). Sur le site Phenomenal World, les deux chercheurs prolongent cette analyse et montrent que la guerre en Iran pourrait provoquer une « thérapie de choc carbone ». C’est la hausse des prix de l’énergie qui, dans la douleur, réoriente toute l’économie plutôt qu’un accompagnement étatique vers la décarbonation. Dans les régions qui suivent cette voie, prophétisent-ils, « la décarbonisation se fera de manière chaotique et entraînera une désindustrialisation rapide ».
◇ Une histoire de ratio. La semaine dernière, j’ai suivi l’une des journées du colloque sur l’obstruction climatique organisé par le réseau « climat et sciences sociales ». L’un des exposés qui m’a marqué est celui du sociologue Simon Léger. En 2006, l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publie un rapport mettant l’accent sur la part de l’élevage dans les émissions réchauffantes. En 2013, la même équipe inverse son cadrage : désormais, l’élevage est présenté comme un moyen de « lutter contre le changement climatique ». Comment un tel changement de pied a-t-il été possible ? Simon Léger montre que les industriels ont réussi à introduire une nouvelle métrique : l’intensité d’émissions par kilogramme de protéine. En maniant un ratio plutôt qu’un chiffre absolu, on peut facilement réorienter les politiques publiques. Désormais, plutôt que de réduire le cheptel, il s’agit de le rendre plus productif… Aujourd’hui, les promoteurs des datacenters emploient une tactique similaire. Ils ne cessent de parler de PUE (Power Usage Effectiveness), une mesure de l’efficacité énergétique de leurs infrastructures, dont l’amélioration peut s’accompagner d’une hausse de la consommation totale d’énergie.
◇ Mise à l’index. Alors que se prépare l’introduction en Bourse de SpaceX, l’agence de notation S&P a décidé de ne pas assouplir les règles qu’elle applique pour constituer le célèbre indice S&P500. Pour rappel, celui-ci se veut le reflet des plus grosses capitalisations américaines. La société de Musk espérait ne pas avoir à satisfaire quelques critères – de rentabilité et de flottant – et ne pas avoir à attendre une année complète pour entrer dans ce panier. Cela n’a l’air de rien, mais être incorporé dans un indice a des conséquences importantes : les fonds passifs tels les ETF, de plus en plus nombreux, gèrent des sommes gigantesques et rejoindre le S&P500 donne un coup de pouce mécanique à vos actions. Hélas, le Nasdaq a été plus coulant… Beaucoup d’analystes estiment que SpaceX va déstabiliser les marchés : l’année dernière, l’entreprise a engrangé une jolie perte nette, à cause des dépenses d’investissement dans l’IA. Elle est valorisée à des niveaux gigantesques et plusieurs signaux sont inquiétants, par exemple le fait qu’une partie anormale des actions soit réservée aux petits épargnants, jugées plus impressionnables que les institutionnels. Mais si vous avez encore envie d’écouter Musk faire sa com, c’est ici que ça se passe.
◇ Pause IA. Espérant aussi s’introduire en Bourse, Anthropic peaufine son marketing. Dans un post de blog, l’entreprise appelle à « ralentir ou suspendre temporairement le développement de l’IA de pointe ». A bien y regarder, c’est le même argumentaire qu’avait déjà développé son PDG il y a quelques semaines. En gros : « nous continuerons à foncer tant que tout le monde ne ralentira pas ». J’aime bien le commentaire qu’en a fait Ketan Joshi, expert des questions énergétiques : « Qui les oblige à créer et à vendre un chatbot ? » Pendant ce temps-là, Donald Trump a publié un décret prévoyant l’examen des nouveaux modèles par l’administration sous une période de trente jours – compromis entre les seigneurs de la tech et une base MAGA de plus en plus méfiante vis-à-vis de l’IA, avec Steve Bannon en porte-drapeau. Le président américain a aussi agité l’idée que l’Etat puisse prendre des parts dans les grandes boîtes d’IA. Brillant : si celles-ci se cassent la gueule, c’est une façon comme une autre de socialiser les pertes…
◇ Ça manque toujours de jus. Cette fois-ci, c’est la bonne ? Après la guerre en Ukraine, les investissements dans l’électrification ont connu une forte poussée, avant de refluer. On espère que la guerre en Iran va relancer la chose. C’est en substance la dernière analyse de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE). La somme concernée est 534 milliards d’euros en 2025, en deça des 878 milliards d’euros annuels nécessaires pour respecter les objectifs climat de l’Union européenne. L’éolien et le réseau électrique sont particulièrement à la traîne.
◇ Sales banques. Nouvelle édition du rapport Banking on Climate Chaos, à laquelle participe l’ONG Reclaim Finance. Sans surprise, en 2025, les grandes banques internationales ont continué de financer les énergies fossiles, elles l’ont même fait davantage qu’en 2024 (+8%). Ce sont 906 milliards de dollars qui ont été fléchés vers le pétrole, le gaz ou le charbon. Sans surprise non plus, les banques américaines JPMorgan Chase et Bank of America sont les plus crades. En France, la Société Générale est pointée du doigt : alors que les autres banques tricolores ont plutôt réduit leur exposition, elle a augmenté ses enveloppes et soutient sans complexe TotalEnergies.
◇ Casser le thermomètre. Dans le Monde, Audrey Garric raconte les inquiétudes des scientifiques après la décision prise par les Etats-Unis de démanteler un réseau de capteurs essentiel au suivi des océans : on retrouve la volonté trumpienne de détruire le fragile appareillage qui permet, pour le dire comme le philosophe Bruno Latour, de faire exister le réchauffement climatique. A mesure que les observatoires sont vidés, les bases de données déconnectées et les programmes de recherche définancés, d’autres récits – religieux ou complotistes – peuvent prendre le relais pour décrire ce qui nous arrive.
◇ Soleil levant. Le boom photovoltaïque chinois est-il en train de ralentir ? Le site Carbon Brief note que l’installation de capacités photovoltaïques se poursuit dans ce pays à un rythme plus faible que l’année dernière. En cause, un changement de politique tarifaire, qui équivaut à un repli des subventions et une exposition plus grande aux forces froides du marché. Si le coût de fabrication des panneaux solaires s’est effondré, l’enjeu pour les énergéticiens reste la rentabilité (à quel prix puis-je vendre cette électricité ?). Dans le Financial Times, le chercheur Adam Tooze regrette aussi que les surproductions chinoises ne soient pas vues comme une chance par le reste du monde : « le prix des panneaux solaires a atteint son niveau le plus bas et pourtant, les usines tournent au ralenti ».
🙏 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling. Si vous avez repéré des choses intéressantes, petites infos passées inaperçues, détails dans un rapport, statistiques surprenantes, faites-m’en part par mail (remi.noyon@gmail.com) ou en commentaires :)

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